La direction artistique chez Emi

A vingt ans, j'ai deux passions : la musique sous toutes ses formes et l'enregistrement sonore. C'est donc tout naturellement que je postule auprès des maisons de disques comme directeur artistique. J'obtiens rapidement deux réponses : Barclay me propose d'être le directeur artistique de Pierre Vassiliu, tandis que Pathé-Marconi souhaite que je remplace René Challan avant son départ à la retraite. René Challan est une personnalité de la musique : compositeur, premier prix de Rome, il dispose d'une oreille exceptionnelle et dirige, depuis des décennies, les enregistrements classiques chez Pathé avec des artistes de grand renom comme La Callas ; devant partir à la retraite, il cherche son successeur. Le patron du classique chez Pathé s'appelle Peter de Jongh. C'est un personnage très attachant, plein de charme et d'humour qui connaît tous les rouages de l'enregistrement de l'époque et, par ailleurs, détient la confiance de la maison-mère, EMI Londres. 
Nous sommes en octobre 1973 et je viens d'avoir 22 ans. Après divers entretiens et tests (dont un de graphologie), je suis engagé. Joie intense, mais anxiété devant la tâche à accomplir, tant sur le plan artistique que technique : vais-je être à la hauteur ?
Je commence à assister aux séances et à observer ce monde passionnant, véritable laboratoire de la musique "en conserve". Challan est un monsieur plutôt rustre, mais son oreille indéfectible fait autorité et lui donne une totale respectabilité. En quelques semaines, il va me faire entièrement confiance et peu à peu me laisser prendre les rênes. Pour la petite histoire, il se trouve que son frère jumeau, Henri, également prix de Rome, fut mon professeur d'harmonie lorsque j'étais élève, quelques années auparavant, du conservatoire de Paris…


De gauche à droite: Aldo Ciccolini, René Chalan,…

Un orchestre ample et généreux, comme l'est notre héros, me parut tout indiqué, mais pas suffisant pour évoquer les nombreux éléments exotiques qui pigmentent la vie de Babar.

J'ai donc entrepris d'élargir le spectre de l'orchestre avec des samples, c'est-à-dire un assortiment de sonorités et de rythmes souvent absents de l'univers orchestral et que m'offraient déjà, à cette époque, les machines et l'informatique musicale. La technique consistant à métisser une formation de 50 musiciens m'était déjà familière car depuis 1992, il m'était arrivé à plusieurs reprises d'incorporer à des prises en stéréo directe des sonorités "inventées" que je gérai par l'intermédiaire du logiciel Performer synchronisé au lecteur DAT. Dans cette production, beaucoup d'éléments furent donc préparés avant l'enregistrement de l'orchestre à Sofia, mais d'autres furent joués et mélangés a posteriori avant le mixage.


À cette époque, les directeurs artistiques classiques en France faisaient leurs montages eux-mêmes en coupant dans la bande et en collant les morceaux choisis. Tout un art, et peu de droit à l'erreur ! On enregistrait les séances sur des Studer 2 ou 4 pistes (la quadraphonie débarquera vers 1975 pour se terminer en fiasco), les multipistes étant en général utilisé pour la variété et occasionnellement pour les opéras. Les écoutes sont, la plupart du temps, des JBL.
Très vite, début 74, on m'attribue un "peloton" d'artistes différent de celui confié à Eric Mac Leod qui assume également la fonction de directeur artistique : il faut en effet savoir que le département classique Pathé-EMI dispose de deux équipes d'enregistrement, ce qui lui permettra de produire jusqu'en 1978 une bonne cinquantaine de LP par an…
Le premier enregistrement dont j'aurais l'entière responsabilité sera consacré à François-René Duchâble, qui, lui aussi très jeune, fait l'expérience de son premier disque. On s'entend très bien et notre collaboration sera fructueuse et amicale.



La pochette est une photo de Duchâble devant le piano de mon salon…


Mon premier enregistrement d'orchestre se fera dans l'année 1974 à Liège : il s'agit du Psyché de César Franck avec l'orchestre de Liège dirigé par Paul Strauss. Pour un début, j'ai de la chance : le chef, l'orchestre, l'acoustique de la salle et la musique sont excellents et les Belges démontrent un vrai sens artistique. Le disque sera un succès.

 

 

La société Pathé-Marconi EMi passera de 1300 à 600 personnes entre mon arrivée et mon départ (1973-1980). Je connais donc la fin de l'âge d'or et le début d'une crise, celle qui marquera la transition entre la mort du vinyle et la naissance du CD. Outre de nombreux déplacements à l'étranger et à Londres, mes activités professionnelles évoluent entre la magnifique salle Wagram, les fabuleux studios de la rue de Sèvres à Boulogne (aujourd'hui détruits), l'usine de pressage à Chatou (qui n'existe plus) et les bureaux rue Lord Byron à Paris. La salle Wagram accueille tous les enregistrements parisiens, du piano à la formation symphonique avec chœurs ; une régie complète y est installée (équipée d'une console EMI-Neve 32 voies) agrémentée de cabines de montages où nous bâtissons les masters sur de vieux Téléfunken et plus tard, heureusement, sur des Studer. 

Mes collaborateurs sont Paul Vavasseur, technicien du son aux multiples références élogieuses et Jean Bussard, régisseur discret, efficace et  prévenant. Ma secrétaire, Christine Crumière, complète cette équipe de base très professionnelle ainsi que d'autres personnes qui font du service classique une unité de production très performante.
En plus de 200 enregistrements, j'ai connu nombre d'émotions et lorsque je dis que ces années passées à ce poste furent "une inaltérable  leçon de musique et de sensibilité", j'évoque ici tout ce que j'ai pu apprendre et qui me sert encore régulièrement, notamment lorsque je dirige, comme compositeur, mes propres séances d'enregistrement.

 

Leonard Bernstein, John Mordler, directeur artistique EMI Londres et GC

Car ces six années passées chez Pathé m'ont permis d'accéder, dans les meilleures conditions, à une expérience unique au cours de laquelle j'ai acquis au moins trois compétences fondamentales :

  • Gérer le déroulement d'une séance sur le plan de la psychologie, ce qui consiste fondamentalement à obtenir tout le potentiel de l'artiste (ou de la formation orchestrale) en respectant ses limites énergétiques et de confiance. Car le microphone est la plupart du temps inhibant…
  • Maîtriser les aspects techniques de l'univers de l'enregistrement. Même si, à cette époque, le numérique n'est pas encore pris ses marques, les bases fondamentales de l'enregistrement audio sont posées…
  • Et cultiver mon langage musical. Lire et écouter des partitions, en extraire l'essentiel pour demander à l'interprète de refaire, et parfois modifier son approche exige une bonne connaissance de la musique. C'est à dire un peu plus que ce que j'avais appris en famille ou au conservatoire…

Avec Georges Pretre


Georges Pretre, Mirella Freni, Nicolai Ghiaurov,
Michel Bonnet, directeur général de Pathé-Emi et GC.


Avec Ricardo Muti

À partir de 1978, les affaires vont mal. De surcroît, Peter de Jongh, mon patron, décède, ce qui m'attriste profondément. Après m'avoir laissé entendre que je pourrais reprendre sa place à la direction du service classique, finalement la direction générale me licencie ! Erato me propose de prendre la suite de son talentueux directeur, Michel Garcin, mais cela ne se conclue pas.  Et cela m'arrange un peu car j'ai envie de voler de mes propres ailes…
Ma dernière production sera un disque Massenet pour piano interprété par Aldo Ciccolini.
À partir de 1980, je compose (même si, occasionnellement, je dirige quelques séances, notamment un "Martyre de Saint-Sébastien" en 1982 avec Colin Davis et l'orchestre National de France). Voyage Immobile sort en 1981, je suis donc passé de l'autre coté de la barrière, celui de la création.

Souvenirs épars

Les artistes avec lesquels j'ai lié des relations amicales et qui m'ont donné autant de  signes d'amitiés que de belle musique sont : A.Ciccolini, F-R. Duchâble, P.Dervaux, R.Boutry, P.Tortelier, P.Strauss, G.Pretre, D. Laval…

Les enregistrements les plus subtils : Ciccolini/Satie, Katzaris/Scriabine
Les enregistrements les plus turbulents : Orchestre de Monte-Carlo/Boskowsky/Walteufel (engueulade musclée entre le chef et le trompette solo)  et, toujours avec  l'orchestre de Monte-Carlo/Boutry/Le jongleur de Notre-Dame (mouvements de colère de certains choristes pour obtenir une augmentation…)
Les enregistrements les plus intenses : la série Rostropovitch/Bernstein avec l'orchestre National de France (Le magnétisme de Bernstein était incroyable et cette expérience reste très forte en ma mémoire)
L'enregistrement le plus laborieux : la sonate de Liszt interprétée par Afanassiev : 1000 montages désirés par l'artiste… !
L'enregistrement le plus délectable en 1976, à Londres aux studios Abbey Road : Thaïs/Lorin Maazel/Beverly Sills/Nicolai Gedda/New Philharmonia Orchestra. Un vrai régal !


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